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du lycée Charlemagne de Pointe Noire au Congo - n°18 - Novembre 2002 L A N O U V E L L E LES LOUPS Pourquoi étaient-ils partis si tard ? Ils ne le savaient eux-mêmes. La difficulté à se départir du dernier cercle de connaissances qui les invitaient à boire et à boire ;l’assoupissement de la volonté dû à la fatigue de ces journées riantes où ils avaient dormi si peu ; un regard de jeune fille dont on espérait qu’il se rallume . La difficulté à accepter que la fête soit finie. Cela avait été trois jours et trois nuits d’ un harassement joyeux : Le passacaille de ruelle en ruelle –deux ou trois et si courtes ! -, et de maison en maison ;la fraîcheur des patios sombres avec l’offrande renouvelée de galette et de vin ;la poussière de l’aire où ondulent les couples ;les étoiles bercées de leur musique ;leur musique jusqu’aux lueurs de l’aube pour les derniers amoureux. Et les repas pour festoyer, d’une invitation à l’autre, d’une hospitalité jalouse à l’autre. Un temps de fatigue et de rêve où ils se dépouillaient de leur quotidien de paysans:où ils étaient les magiciens sans qui la fête aurait résonné « vide ». Cela commençait dans l’église, la matinée du premier jour :chemises blanches empesées et velours ;mantilles et dentelles ; souliers vernis et jupes colorées ou longues robes noires ;eau de Cologne sur les enfants et rameau de basilic à l’oreille des adolescents. A la sortie de la messe :cigarettes et bonbons et conciliabules effervescents. Et puis les parfums de toutes les cuisines enfumées. Le rouge du vin. L’anis. Les rires sur les bancs de pierre devant les portes et l’éclat des géraniums aux balcons. Cela paraissait loin maintenant et ils marchaient vite en descendant par le flanc abrupt de la montagne. Ils avaient mis des espadrilles et portaient tous deux leur instrument tantôt à bout de bras, tantôt sur l’épaule dans des housses de grossière toile bleue, comme celle de leur besace vide ;dans leur tardive précipitation ils avaient refusé d’emporter quelques victuailles … pas même du vin dont ils avaient encore trop plein la tête. Le sentier se glissait dans un maquis de fourrés de buis, d’arbustes et d’ajoncs, avec, de temps en temps, de vastes espaces herbeux jaunis par l’hiver. Le soleil était déjà bas sur l’horizon. Puis, sans qu’ils l’aient vu venir, il se mit à neiger. Avant qu’ils aient même atteint l’entrée de la forêt tout était blanc. Une lueur trompeuse maintenait encore le jour. Vraiment ils étaient partis trop tard ;n’écoutant pas ceux qui voulaient les retenir pour qu’ils ne les quittent qu’au petit matin : « Il n’est pas bon de traverser la forêt quand la nuit vous y surprend ! » Mais ils s’étaient entêtés. Ils avaient du mal à percevoir le sentier. Heureusement, dans la noire forêt de pins qui, glacée, n’embaumait pas comme d’habitude, la neige avait aussi du mal à pénétrer et ils pouvaient avancer en effleurant le sol, presque à courir. Ils ne parlaient plus depuis qu’ils avaient pénétré dans l’épaisseur silencieuse où rodait une bise gémissante. Ils ne voulaient pas non plus lire dans leurs yeux l’inquiétude qui s’était insinuée en eux ; surtout depuis que le soleil avait entièrement disparu, si vite, derrière les monts. La fête leur avait fait oublier l’hiver et maintenant l’ombre était venue aussi sur leur cœur. Tout à coup, ils s’arrêtèrent une seconde, en même temps, en échangeant un regard incrédule avant de se précipiter de nouveau, frôlant les branchages, évitant par une longue habitude, les pierrailles et racines du chemin. Avaient-ils vraiment entendu quelque chose ? Chacun savait que oui, mais ne voulait pas la confirmation de l’autre. Et puis ce fut plus distinct : Il n’y avait plus de doute :comment refuser de sentir leurs cheveux qui se hérissaient ! IL y avait encore une longue distance à parcourir à travers les frondaisons avant d’atteindre le lit pierreux du torrent et, de là, quelques centaines de mètres en avant, la première cabane qui pourrait peut-être leur offrir un abri. Il n’était plus question de penser atteindre, bien plus bas, leur trop lointain village comme une fortification sur son promontoire. Ils se mirent à courir, haletants, sans sentir les griffures. Les loups ! Les loups étaient là ! On n’en parlait plus ces dernières années … Cette neige étrangement précoce … Il faisait de plus en plus sombre : les dernières lueurs hésitantes allaient bientôt s’éteindre. Oh, le hurlement était comme effacé, lointain . Mais n’était-ce pas une illusion ? Avec toutes ces échancrures profondes qui sillonnent les pentes abruptes de la forêt et brisent et réfractent les sons … Avec ces vagues d’arbres comme des étouffoirs … Peut-être étaient-ils tout près. D’ailleurs ils pouvaient aller bien plus vite qu’eux. Combien étaient-ils ? Les « chefs » seuls devaient avoir le privilège de hurler pour la chasse. N’y avait-il pas déjà des avant-gardes menaçantes qui leur coupaient la route ? Le village qu’ils avaient quitté n’était plus que souvenir irréel. Ah s’ils avaient eu un fusil … peut-être … Ils n’avaient que leur canif pour le pain. Cours ! Cours ! Ils eurent envie de jeter leurs instruments pour dévaler encore plus vite. Mais ils savaient qu’ils ne le feraient pas ;c’était comme une superstition qui leur disait qu’il ne fallait surtout pas s’en séparer ;jamais. La guitare pour l’un, le violon pour l’autre étaient plus qu’une partie de leur corps :un peu de leur âme. Ils les défendraient plutôt contre les loups ! Ils ralentirent pour pouvoir respirer et pour mieux percevoir les choses et les bruits. Ils eurent une bouffée d’espoir. Les loups avaient peut-être renoncé ; ils avaient pu trouver une autre proie :la vaste forêt ne manquait pas de gibier (lièvres, sangliers, fouines, oiseaux ;et puis des renards et des blaireaux, et puis … … ). Un nouvel hurlement doux et prolongé les fit presque crier ! Pouvaient-ils encore échapper à la meute ? La nuit était là. Jusqu’alors, ils n’avaient pas remarqué que la lune avait épandu une pâle lueur qui coulait un peu jusqu’à eux à travers la futaie de plus en plus blanchie. Leur pensées s’arrêtèrent et ils se mirent à courir éperdument. L’un derrière l’autre ;se poussant et se tirant ;trouvant une consolation dans cette complicité, dans ce contact :la même complicité harmonieuse qui était la leur lorsqu’ils jouaient avec tout leur cœur malgré leur technique primaire et déversaient des milliers de gouttelettes musicales sur le village en joie. Ils butèrent sur les premiers rochers blanchâtres du vaste lit, presque à sec, du torrent ; faillirent s’étaler à cause de la neige qui commençait à tout recouvrir, mais retrouvèrent tout de suite l’agilité de chèvres qu’ils avaient acquise dans leur enfance. Tout espoir n’était pas perdu :Il fallait tenir encore un kilomètre, peut-être un peu moins ; atteindre la baraque de l’oncle Anton. Ils n’avançaient pas assez vite ;leurs instruments gênaient leur équilibre et ils ne pouvaient sauter de roche en roche à cause de la neige. Ils n’avaient jamais regardé derrière eux et évitaient aussi d’épier les berges :le lit du torrent était encaissé et la forêt s’avançait encore, bien que plus aérée, le long de la rive droite. Ils ne devaient plus être très loin. Les deux hommes, presque en même temps, osèrent alors un regard par dessus leur épaule . Ils aperçurent dans la vague lumière blafarde comme deux boules noires sur la neige … et puis trois :les loups étaient sur eux ! Haletants, ils se jetèrent par le milieu du pierrier, fuyant instinctivement les bordures trop obscures d’où pouvaient surgir les bêtes. Le souffle leur manquait. Jamais ils n’atteindraient la cabane. Dans une seconde de désespoir ils s’arrêtèrent pour se retourner :les loups, plus nombreux maintenant, avaient gardé leur distance ;ils étaient sûrs d’eux ;ils ne se pressaient pas ;la proie était là. De nouveau les cheveux des hommes se hérissèrent et ils imaginèrent un autre groupe de loups qui les attendait déjà en avant. La peur terrible était désormais partout ;leur collait au dos et les guettait derrière les plus gros rochers. Ah ! Etre encore enfants et appeler leur mère ! Se laisser tomber à genoux et prier ! Et si la cabane de l’oncle Anton n’était plus là ! La cabane surgit. Les loups, tranquilles trottinaient à moins de cent mètres d’eux. Pouvoir l’ouvrir ! Et si elle était barricadée ! Elle l’était. Affolés ; ils la contournèrent ;violon et guitare serrés contre eux, ils plongèrent à travers l’ouverture haut placée et étroite qui servait de fenêtre, se relevèrent et, à tâtons y jetèrent ce qui leur tomba sous la main. Sauvés ! Ils allumèrent leur briquet d’étoupe, trouvèrent les petits éclats de bois très résineux qui servaient de torches et les posèrent, ardentes, sur une pierre plate à même le sol de terre ;une courte flamme orangée et frangée de fumée très noire projeta des ombres tremblantes autour d’eux. Ils ramassèrent alors deux petits fagots qui traînaient là pour renforcer le barrage de la fenêtre ; ils faillirent ne pas pouvoir achever leur geste :un loup était là juste en contrebas qui les regardait ! Ils revinrent s’asseoir sur un tas de luzerne pourrie avec l’envie de s’étreindre pour partager leur joie d’être vivants. Ils n’en firent rien. Ils retrouvaient une respiration plus calme au fur et à mesure que diminuait leur atroce frayeur. Mais ils durent s’efforcer pour se lever et aller vérifier la solidité de la porte. Alors, d’un même élan, ils se saisirent de leur instrument et se rassérénèrent en les caressant :ils étaient intacts. Ce contact les aida à retrouver leur esprit. Ils eurent la tentation de se laisser aller, à bout de forces, à l’épuisement qui les envahissait de nouveau. Dehors tout était silence. Des rais de lune filtraient sous la porte et à travers les interstices de la fenêtre ;aussi par quelques endroits du toit. Etaient-ils partis ? Ils avisèrent une échelle primitive et se hissèrent à l’étage de la cabane qui occupait seulement une moitié de l’espace sous le toit. Ils s’affaissèrent alors sur quelques tresses d’herbe séchée, tout tassés sous la morsure du froid qu’ils commençaient maintenant à ressentir et pour se protéger des bribes de terreur qui les tenaillaient encore. Dans leur tête roulaient des pensées fantastiques. Des jeunes filles souriaient. Des perdrix étaient juste à portée de fusil. La grand mère avait acheté une gelée de coing merveilleuse. Sur la table de la cuisine s’étalaient la voie lactée des ventres de truites dont ils percevaient l’odeur. Des amis les invitaient à une partie de sept et demi. Eux s’étaient mis à courir et des gens aux balcons et sur le bord du chemin leur criaient de s’arrêter. C’est alors que les mêmes jeunes femmes s’approchèrent proposant leur éclatant sourire et, quant elles furent tout près, ils virent :elles avaient des dents de loup ! Ils s’éveillèrent en sursaut. Avaient-ils crié … ou bien était-ce … Il y avait un silence bizarre ;trop de silence. Par quelque fentes des murs et du toit la lune coulait toujours. Ils étaient désormais totalement éveillés. Transis de froid, mais sans le sentir vraiment à cause de la tension qui les habitait de nouveau. Il y avait comme des frôlements, des pas rapides et feutrés, des reniflements ;puis il y eut un gémissement de chiot et un léger grognement. Ils s’étaient redressés à demi. Une longue plainte incertaine se transformait en hurlement prolongé, funeste, pénétrant ;tout près de leur oreille. Non, ce n’était pas possible ! Cela provenait d’au-dessus de leur tête ! Et, brusquement, un enchaînement hurlant fit écho . Les loups étaient toujours là ;partout ;plus nombreux. Tout autour et même … au dessus ! Les loups étaient sur le toit ! Les deux hommes sentirent la sueur perler, glacée ;ça devait être quelque cauchemar. Ils essayaient de se raisonner, se touchant les bras, les jambes, sans pouvoir distinguer leurs traits et sans vouloir se parler car ils craignaient que leurs paroles ne les trahissent. … Comme si leur odeur n’eût pas suffi pour allécher la horde ! Comment avaient-ils pu espérer qu’ils allaient abandonner leur proie ? Qu’importe puisque la cabane était une forteresse ! L’était –elle ? Ils comprenaient que les loups l’avaient encerclée … et puis … Etait-ce possible ? … La cabane, dans sa partie arrière, s’appuyait à la pente même de la colline qui, à ce niveau, était taillée en terrasses pour les cultures ; les loups, d’un bond pouvaient atteindre le toit . Les loups les plus puissants étaient sur le toit ! Les deux hommes surent soudain ce qu’était un bruit qu’ils pensaient venir de leur imagination défaite:il leur avait semblé il y a quelques moments entendre glisser des pierres : c’étaient les lauzes qui se déplaçaient, les lourdes lauzes du toit. … que les loups déplaçaient ! Ils se croyaient à l’abri sous ce toit en lourde carapace protectrice ! Ecrasés de fatigue, combien de temps avait duré leur assoupissement ? Depuis quand ces monstres travaillaient-ils ainsi ? Et maintenant avaient-ils réussi à élargir suffisamment quelque espace pour … Saisis d’horreur et de révolte ils hurlèrent leur peur et leur colère et leur haine, les insultant avec les pires blasphèmes qui leur passaient par la tête, tapant des pieds et des poings : et les loups enragés leur répondirent dans une sarabande d’enfer ! Les vociférations humaines les plus incohérentes et l’arrogance cruelle des bêtes se mêlèrent dans un concert ignoble ! Crier ! crier ! Pour vivre ! Hurler ! Hurler ! Pour tuer ! Rien n’effrayait les loups. L’un des hommes saisit son compagnon en le secouant : « Arrête ! Tais-toi ! tais-toi ! ». Plus les hommes hurlaient et plus les loups s’affairaient, redoublant de frénésie, et les lauzes étaient secouées comme par une tempête ! Aussi soudainement que se turent les hommes, se turent les loups. … Mais ils continuaient, plus tranquillement, leur travail de sape. Oui, depuis quand l’avaient-ils entrepris ? Combien de temps, écrasés de fatigue, avaient-ils, eux, dormi, sans rien percevoir ? Ils imaginèrent la baraque encerclée par la troupe disciplinée des loups assis, immobiles, assurés de leur repas ; et les plus forts « travaillant » sur le toit aux ordres du maître. … qui allait les tuer ! A quoi bons tous ces efforts et toutes ces espérances qui les avaient fait tenir jusqu’ici ? En fixant bien la toiture on commençait, en deux ou trois endroits, à voir quelque étoile froide ! La peur affreuse les prit de nouveau ;ils se recroquevillèrent dans un angle, leur tête touchant presque le toit. Dans ce mouvement d’instinct, ils avaient pris chacun leur instrument et se découvrirent, hébétés, avec l’un la guitare, l’autre le violon dans les bras :ils restèrent ainsi stupides un moment sans même entendre les ennemis qui apprêtaient leur assaut. Sans penser à rien, sans savoir ce qu’ils faisaient, ils rejetèrent les housses et se mirent à accorder leurs sons, égrenèrent quelques notes, puis, mécaniquement, leurs doigts jouèrent une de leurs habituelles rengaines des fêtes. Ils ne chantaient pas. Seule la musique s’élevait par delà la cabane dans la solitude nocturne. Une onde colorée et alerte dans le silence. Tous deux jouaient en harmonie comme à leurs meilleures heures lorsqu’ils s’enivraient eux-mêmes de leurs ballades joyeuses et de la vision des couples qui virevoltaient. Dans le silence. Ils reprirent tout à coup leur esprit. Le silence. Ils s’étaient arrêtés de jouer. Les crissements des lauzes reprirent et les gémissements qui leur donnaient la chair de poule. Ils tâtèrent et grattèrent de nouveau et maladroitement leur instrument. Le silence se fit sur la toiture. Les deux hommes, médusés, échangèrent un regard et se remirent à jouer de leur mieux, encore crispés et tendant l’oreille ; la valse lente s’accéléra et trouva son rythme. Jouer. Il fallait jouer ! Et bien jouer. La souffrance de la peur s’effaçait et la sourde angoisse qui se maintenait ne les empêchait plus de ressentir un espoir qu’ils évitaient de raisonner. Se contenter de l’immédiat, jouer ! Oh ! Oui, toute la nuit s’il le fallait ! La mort était sur leur tête et la musique la charmait. Jusqu’à quand ? Fantastique nuit ! Les deux hommes perdus et la meute des fauves embarqués ensemble sur ces vaguelettes musicales. Les grains de la guitare ;les plaintes du violon. Dans l’océan de cette nuit horrible, ils allaient ;les hommes jouant pour les bêtes, les bêtes attentives aux hommes. Chapelets de sons de la guitare ;filaments arc-en-ciel du violon. La musique ne devait pas cesser, pas cesser tant qu’il y aurait une étoile dans le ciel. Jamais les deux laboureurs–artistes n’avaient su comme maintenant combien il fallait peupler de mélodies la nuit du monde. Ils devaient jouer ;jouer sous peine de mourir. Ils enfilaient toutes les pièces de leur pauvre répertoire, se laissant même gagner parfois par une douce euphorie qui les transportait, comme s’ils avaient été sous le regard enfiévré et admiratif d’une de ces petites foules bon enfant de tel ou tel village où tout le monde les connaissait depuis si longtemps. Mais cela ne durait qu’un instant : les griffes et les crocs revenaient très vite à leur pensée. Ils ne savaient plus combien de fois ils avaient déjà interprété les mêmes morceaux. Peu importait, ces auditeurs –là ne se lassaient sans doute jamais ! Ils s’aperçurent qu’ils déraillaient de temps en temps :par accumulation de fatigues … mais aussi parce que leurs mains et leurs poignets se raidissaient et que leurs doigts commençaient à saigner ;ils ne le voyaient pas mais sentaient coller ce mélange de sueur de sang suintant à peine. Et ils ne pouvaient s’arrêter. A la moindre pose les loups s’affairaient de nouveau et les deux musiciens ne voulaient surtout pas même imaginer leur gueule passer au travers de la toiture crevassée. Les heures passaient, sans fin. Etait-ce des heures ou seulement quelques minutes ? Ils ne voulaient plus le savoir. Malgré leur tension douloureuse le sommeil les gagnait :ils s’étaient déjà surpris à jouer tout seul, l’un ou l’autre s’étant assoupi. Une bourrade ramenait le compagnon à la conscience Ainsi ils luttaient désespérément maintenant contre le sommeil :Comment ce miracle pouvait-il être détruit par ce sommeil absurde ? ils auraient tout le temps pour dormir après, après. Et ils recommençaient, désaccordés, d’étranges pièces musicales ; enchevêtraient des bribes inachevées d’une composition ou d’une autre dans des rythmes boiteux et chaotiques. Dehors perchés dans le gel des lauzes brisées les loups extasiés devaient sourire à la lune. Tout en continuant leur foire musicale, les deux hommes voyaient défiler en cascades lentes des pans entiers de leur vie et des sourires niais s’étalaient jusqu’à leur barbe naissante. Par moments leur inquiétude béante se figeait en grimace :jouaient-ils encore ou rêvaient-ils qu’ils jouaient ? Ils devaient faire un grand effort pour se persuader. … Lorsqu’ils s’éveillèrent mutuellement par leurs cris terrorisés ils voulurent se cacher l’un dans les bras de l’autre. Comme rien ne se passait, ils se regardèrent, puis levèrent très lentement la tête. A travers des trous, qui les glacèrent, la lumière du soleil giclait. Tellement intense qu’il devait déjà être bien haut dans le ciel. Ils restèrent l’un contre l’autre, longtemps, sans bouger. Enfin ils se décidèrent, et, ne quittant pas des yeux la toiture, descendirent tour à tour l’échelle. Quelques oiseaux piaillaient ;en dehors de cela, tout était silence. Ils dégagèrent à peine la fenêtre pour risquer un œil :rien ;pas de loups ;pas de traces de loups. La neige, peu épaisse recouvrait le sol, immaculée. Ils ouvrirent très lentement la porte, prêts à se précipiter vers l’intérieur : ils restèrent un bon moment abasourdis et aveuglés, sans sentir la morsure du froid vif. Ils s’aperçurent qu’ils tenaient fermement, l’un sa guitare, l’autre son violon. Ils regardèrent leurs doigts abîmés ;se regardèrent sans parler. Ils pensaient à leur village, à la famille qui les attendait. … Qu’allaient-ils dire ? Qui pourrait les croire ? Peut-être ne diraient-ils rien ou inventeraient-ils quelque chose. Ils refermèrent soigneusement la porte de la cabane et, ayant jeté un long regard tout autour et sur les trous du toit, se mirent en marche. Dans deux heures ils pouvaient être chez eux. M. MIR retour au sommaire |